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On consomme tout. Les vêtements, la nourriture, les divertissements, les opinions. On consomme et on jette. On passe à autre chose. On recommence.
Et le BDSM n'y a pas échappé.
Ce qui me frappe depuis quelques années — et je ne suis pas le seul à le voir — c'est que cette logique consumériste s'est installée dans notre milieu de façon tellement naturelle que personne ne semble vraiment s'en rendre compte. Ou si on s'en rend compte, on n'ose pas le dire.
Je vais le dire.
Construire une relation D/s, ça prend du temps. Du vrai temps. Pas deux semaines, pas deux mois. Des mois, parfois des années. Le temps d'apprendre à se connaître, d'ajuster, de tester les limites — les siennes, pas celles de l'autre — de comprendre ce qui fonctionne vraiment entre deux personnes et pas juste ce qu'on avait imaginé que ça serait.
Ce temps-là, de moins en moins de gens sont prêts à le donner.
On pose des bases dès le départ — des limites, des exigences, un cadre — comme si on rédigeait un contrat de travail. Et quand la réalité ne colle plus exactement au contrat initial, c'est la rupture. Pas la discussion. Pas l'ajustement. La rupture.
Parce que bien sûr, les limites et les désirs sont posés comme des vérités immuables. Personne ne pense qu'une limite peut évoluer, qu'une envie peut se transformer, qu'une relation peut grandir et changer ce qu'on croyait savoir de soi-même. Non — au premier écart par rapport au cahier des charges, on se barre. Et l'autre devient évidemment le pire danger qu'on ait jamais rencontré, parce qu'il faut bien justifier la sortie.
Alors on recommence. Un autre partenaire, un autre contrat, les mêmes bases posées au départ, le même scénario. Et on s'étonne de toujours arriver au même point.
C'est un conflit générationnel, je crois. Le même qu'il y a eu sur le mariage — entre ceux qui pensaient qu'on travaille une relation sur la durée et ceux qui pensent qu'on en change dès que ça ne correspond plus exactement à l'idée qu'on s'en faisait. Ce débat-là a eu lieu dans la vie vanille. Il a lieu maintenant dans le BDSM. Et comme dans la vie vanille, ceux qui prônent la patience et le temps passent pour des has-been.
Repartir de zéro à chaque fois, c'est ne jamais progresser. C'est toujours aller jusqu'au même point et s'arrêter là.
Il en va de même pour les pratiques. Deux cours de shibari, hop, on est bon. Deux cours de fouet, et on peut y aller — voire montrer aux autres comment faire. Au bout d'un an, on a fait le tour de tout ce que le BDSM a à offrir. On coche les cases. On passe à la suivante.
Je force le trait ? À peine.
Maîtriser une pratique, une vraie, ça prend des années. Le shibari, c'est des années de travail pour comprendre comment une corde se pose sur un corps, comment la tension évolue, comment lire les signaux. Le fouet, c'est des centaines d'heures de pratique avant d'avoir la précision et le contrôle suffisants pour ne pas blesser involontairement.
Et là j'entends déjà la réponse : « Oui mais certains apprennent plus vite que d'autres. »
C'est vrai. Certaines personnes ont une intuition naturelle, une facilité d'apprentissage, un sens du corps ou du geste qui leur évite de passer par les mêmes étapes que tout le monde. Je ne le nie pas.
Mais voilà ce que j'observe sur ces personnes-là : elles ne passent pas à autre chose après la première fois. Précisément parce qu'elles sentent qu'il reste quelque chose à comprendre, à affiner, à approfondir. Elles continuent. Elles testent. Elles ratent parfois. Elles recommencent. Elles se perfectionnent.
Et elles apprennent de leurs erreurs — ce qui est la seule vraie façon de progresser dans une pratique technique. Pas les erreurs graves, pas celles qui blessent sérieusement quelqu'un. Celles-là, justement, arrivent quand on va trop vite, quand on saute les étapes, quand on présuppose une maîtrise qu'on n'a pas encore. Si quelqu'un meurt en voulant essayer le scalpel play sans formation sérieuse, ce n'est plus une erreur — c'est un crime. Et c'est exactement ce qui arrive au bout de la logique consumériste appliquée aux pratiques : on zappe les fondamentaux, on sous-estime les risques, et un jour ça dépasse ce qu'on pouvait gérer.
Les vrais apprentissages se font dans la durée et dans l'erreur raisonnable. Pas dans la précipitation et le survol.
Ce que la société de consommation produit dans le BDSM, c'est une génération de généralistes. Et pas même de bons généralistes.
Un généraliste, dans le sens noble du terme, c'est quelqu'un qui sait analyser la partie émergée de l'iceberg — quelle que soit sa forme, quel que soit le type d'iceberg. Il ne connaît pas toutes les subtilités de la partie immergée, mais il sait qu'elle existe. Il fait le lien entre les différents icebergs. Il voit la structure commune, la logique sous-jacente, même sans en détenir tous les détails.
Le spécialiste, lui, connaît parfaitement la partie immergée d'un type d'iceberg précis. Pas des autres — c'est ça qui en fait un spécialiste. Mais il sait ce qu'il sait et ce qu'il ne sait pas.
Le problème, c'est qu'on ne fabrique plus ni l'un ni l'autre.
On fabrique des gens qui ont effleuré la surface de dix pratiques différentes sans voir que ces pratiques ont quelque chose en commun. Pour eux, les bougies, le fireplay, les impacts, le shibari — ce sont des blocs séparés, sans lien. Des options sur un menu. On prend celle qui fait envie ce soir, on ne la prend plus la prochaine fois.
Ils ne voient pas la partie immergée. Ils ne voient même pas qu'il y en a une. Et surtout, ils ne font pas le lien entre tous ces icebergs : qu'il s'agit toujours, dans tous les cas, de confiance, de lecture du corps, de gestion du risque, de communication avant et pendant et après. Que ce qui fait la qualité d'une pratique de bougies et la qualité d'une session de shibari, c'est fondamentalement la même chose — juste exprimée différemment.
À la place de cette compréhension, on a une ordonnance. Une séance de négociation, quelques pincées d'impact, et n'oubliez surtout pas l'aftercare à la fin. Case cochée. Pratique consommée.
L'aftercare réduit à une case à cocher, c'est peut-être l'image la plus frappante de ce qu'on a perdu. Ce moment qui devrait être organique, naturel, adapté à la personne et à ce qui vient de se passer — devenu une étape de protocole qu'on expédie parce qu'on a lu quelque part qu'il fallait le faire.
Je ne vais pas taper sur les boutiques en ligne — elles répondent à une demande, c'est leur rôle.
Mais je vais noter que cette demande, elles la façonnent autant qu'elles y répondent.
Les collections de menottes jamais utilisées, les fouets achetés sans jamais vraiment apprendre à s'en servir, le harnais porté une fois pour la photo avant de prendre la poussière — tout ça, les boutiques le vendent très bien. Les algorithmes des réseaux sociaux montrent des images de pratiques spectaculaires qui donnent envie d'acheter l'équipement avant même d'avoir appris les bases. Et l'objet devient une fin en soi, un marqueur d'identité, une façon de dire « je fais du BDSM » sans forcément en faire vraiment.
L'équipement ne fait pas le praticien. Une corde ne fait pas le rigger. Un fouet ne fait pas le fesseur. Mais dans la logique consumériste, posséder l'objet donne l'illusion de maîtriser la pratique. C'est rassurant. C'est instagrammable. Et ça évite de regarder en face le chemin qu'il reste à parcourir.
Ce n'est pas un jugement sur les gens qui achètent. C'est une observation sur un système qui pousse à accumuler plutôt qu'à approfondir.
Des gens qui changent de partenaires comme on change de playlist. Des gens qui ont « essayé » dix pratiques sans en maîtriser une seule. Des relations qui ne durent jamais assez longtemps pour devenir quelque chose de vrai. Des fonds de tiroirs pleins de matériel jamais utilisé. Et une communauté qui tourne en rond, qui brasse les mêmes nouveaux venus avec les mêmes promesses, les mêmes débuts, les mêmes fins.
Ce que ça ne donne pas : de la profondeur. De la vraie confiance construite dans le temps. La satisfaction de maîtriser vraiment quelque chose — une pratique, une relation, soi-même.
Je ne prétends pas avoir la solution. Je ne suis pas non plus en train de dire que les générations précédentes faisaient tout mieux — elles avaient leurs propres problèmes, leurs propres angles morts.
Mais je pense qu'il faut nommer ce qu'on voit. La logique de consommation appliquée au BDSM produit des résultats prévisibles : peu de profondeur, peu de durée, peu de vraie connaissance de soi ou des autres.
Et le BDSM, à la base, c'est exactement l'inverse de ça.
C'est une pratique qui demande de la confiance — et la confiance ça se construit lentement. Qui demande de la connaissance de soi — et ça prend des années. Qui demande de la précision technique — et ça s'acquiert dans la durée, par l'expérience, par l'erreur, par la reprise.
Ce n'est pas fait pour être consommé.