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Le vetting. Encore un de ces mots qui fait l'unanimité dans la communauté BDSM. Tout le monde est pour. Tout le monde le pratique — du moins, c'est ce qu'on dit.
Sauf que non.
Ce qu'on pratique souvent, c'est une version édulcorée, rassurante, qui donne bonne conscience sans vraiment protéger grand-chose. Et pendant ce temps, les rumeurs circulent, les fausses références s'échangent, et des gens dangereux continuent à tourner d'événement en événement avec un sourire et un pseudo bien choisi.
Alors posons les choses clairement.
Dans la théorie, le vetting c'est simple : avant de jouer avec quelqu'un, on vérifie qui il est. On demande des références, on contacte des gens qui l'ont côtoyé, on échange, on évalue.
Dans la pratique, ça donne souvent : « T'as joué avec Machin ? Ouais, moi aussi, ça m'a l'air bon. » Et voilà, le vetting est fait.
C'est pas du vetting, ça. C'est de la validation par affinité. C'est se rassurer entre pairs en se donnant l'illusion qu'on a fait le boulot.
Le vrai vetting, c'est inconfortable. C'est poser des questions précises à des gens qui ne vous connaissent pas forcément. C'est demander : est-ce que cette personne respecte les limites qu'on lui pose ? Est-ce qu'elle est honnête sur ce qu'elle cherche ? Est-ce qu'elle a des antécédents qui méritent d'être connus ?
Et là, souvent, les gens ne savent plus quoi répondre.
Faire du vetting derrière un écran, c'est assez simple. Prendre le temps de se renseigner sur les personnes en les côtoyant vraiment, c'est autre chose. Parce que comme on le verra, les problèmes supposés peuvent ne pas en être. Se renseigner, c'est bien. Mais faire un état des lieux factuel, sans laisser les émotions de chacun remonter — oui, je sais, c'est facile à dire — c'est beaucoup plus constructif et beaucoup plus juste.
Parlons des rumeurs maintenant. Parce que c'est là que ça devient vraiment intéressant.
Dans notre communauté, les rumeurs ont mauvaise presse. « On ne balance pas, on ne juge pas sur des ouï-dire, chacun fait son expérience. » C'est beau. C'est généreux. Et c'est parfois une façon très élégante de laisser des prédateurs opérer tranquillement.
Une rumeur qui dit que Untel ne respecte pas les limites de ses partenaires, ce n'est pas de la médisance. C'est une information. Une information qui circule parce que des gens ont vécu quelque chose, n'ont pas osé le dire officiellement, et l'ont murmuré à des gens de confiance.
Est-ce que toutes les rumeurs sont vraies ? Évidemment non.
Est-ce qu'elles méritent d'être ignorées pour autant ? Absolument pas.
Il n'y a pas de fumée sans feu. Ce n'est pas une vérité absolue, mais c'est une boussole utile. Les légendes — même les plus exagérées, même les plus déformées par le téléphone arabe — ont toutes une part de vérité quelque part dans leur origine. Quelque chose s'est passé. Quelque chose a été ressenti. Quelque chose a suffi pour que la rumeur prenne vie et voyage.
Ce n'est pas une raison de condamner sur dossier. Mais c'est une raison de ne pas balayer d'un revers de main.
La vraie intelligence, c'est de savoir les peser. Une rumeur isolée sur quelqu'un d'impeccable par ailleurs, ça s'évalue différemment qu'un pattern qui revient de plusieurs sources indépendantes sur plusieurs années. Ce n'est pas la même chose.
Il faut parler d'un phénomène qui a changé la donne ces dernières années : les réseaux sociaux ont donné aux rumeurs une vitesse et une portée qu'elles n'avaient pas avant.
Un flocon de neige peut très vite devenir une avalanche qu'on ne maîtrise plus — et que personne ne sait vraiment maîtriser. Parce que certains vivent de ça. Ils trouvent l'essence de leur existence dans le fait de propager des rumeurs et des avis sur des gens qu'ils ne connaissent pas vraiment, ou à peine. Un screenshot sorti de son contexte, un témoignage de seconde main, une interprétation orientée — et le tour est joué. La réputation d'une personne peut être détruite en 48 heures par des gens qui ne l'ont jamais rencontrée.
C'est un problème de société qui dépasse largement notre milieu. Mais on n'y échappe pas, loin de là. Et c'est un sujet qu'on abordera certainement dans un autre article, parce qu'il mérite qu'on s'y attarde vraiment.
Ce que je retiens pour notre propos ici : une rumeur qui s'emballe sur les réseaux n'est pas automatiquement plus vraie qu'une rumeur murmurée dans un coin de munch. Elle est juste plus bruyante. Et le volume n'est pas une preuve.
Quand quelqu'un me contacte pour me signaler qu'untel ou untelle est dangereux, a été banni de tel ou tel événement — je ne vais pas bannir la personne pour autant. Je continue de l'accueillir. Et j'observe.
Tant que la personne n'a rien fait à l'Antre, ni aux personnes présentes ici, il n'y a pas de raison objective d'agir autrement. Je sais, c'est peut-être se voiler à moitié la face. Mais c'est aussi refuser de condamner quelqu'un sur la foi d'une réputation construite ailleurs, dans des contextes que je ne maîtrise pas.
C'est ma façon de penser et d'être — et je sais que certains y verront de la lâcheté, une incapacité à dire non, un manque de fermeté. Je ne le vis pas comme ça. Je le vis au contraire comme une façon de laisser aux personnes le droit et la possibilité de montrer si les rumeurs colportées sur elles sont réelles ou montées de toutes pièces. Chacun mérite ça.
Par contre, si on me demande mon avis sur cette personne, ma réponse sera toujours honnête et nuancée : « Il n'y a pas eu de problème à l'Antre » — ou « Je n'ai pas eu de souci avec cette personne ici, mais j'ai entendu des choses par ailleurs. » Ni validation aveugle, ni condamnation sans preuves. Juste ce que je sais, clairement posé.
Les personnes proches de la sortie ou sur la sellette le savent — je ne leur cache pas. Si elles veulent continuer à venir, il faut montrer patte blanche. Et ça, que ce soit dom ou soumis, la sentence est la même.
Parce qu'il faut aussi être honnête sur autre chose : ce que certains vivent comme un comportement problématique est parfois — pas toujours, mais parfois — une maladresse. Un oubli. Une méconnaissance des codes. Des situations délicates qui naissent d'un manque d'expérience ou de communication, pas d'une intention de nuire. Ça ne rend pas la situation moins difficile pour celui ou celle qui la vit. Mais ça change l'analyse et la réponse qu'on doit y apporter.
Je ne dis pas qu'il n'y a pas de personnes réellement dangereuses dans notre milieu. Il y en a. Et je ne dis pas non plus que je suis exempt de tout reproche — on doit probablement penser du mal de moi dans certains cercles, et j'assume que ma façon de faire ne fait pas l'unanimité. C'est le jeu.
On pourrait me dire : « Mais tu es qui pour décider si c'est ok ou non ? »
Personne pour juger. Chacun prend la responsabilité de ses actes. Ce ne sera pas un jugement, mais une constatation. Et ce ne sera pas sur une seule erreur — sauf circonstance exceptionnelle, on va dire qu'un meurtre raccourcirait sensiblement le processus.
Le vetting ne doit pas finir en tribunal. Il doit finir en constatation de faits, de dires, d'écrits. Et si toutes les cases cochées sont dans la mauvaise colonne, la conclusion s'impose d'elle-même : tu n'es pas le bienvenu.
Mon vetting, je le gère surtout en fonction de ce qui se passe à l'Antre. Sauf problème grave survenu ailleurs, c'est ici que j'observe, ici que j'évalue. C'est ma méthode. Les personnes qui fréquentent l'Antre et avec qui j'en parle le savent.
Ce n'est pas parfait. Mais c'est honnête.
Parce qu'il faut le dire : les références, ça se bidonne.
Pas forcément de façon cynique et calculée. Parfois juste parce que les gens ont envie d'être sympas, parce qu'ils ne veulent pas créer de conflit, parce que « dans l'ensemble c'était ok ». Alors ils valident. Et la personne qui a un peu trop forcé la main lors d'une session obtient quand même sa référence, légèrement tiède mais positive.
Multipliez ça sur dix événements, dix munches, dix personnes qui ont dit « ouais, globalement ça s'est bien passé », et vous avez quelqu'un de parfaitement vetté sur le papier qui n'aurait jamais dû l'être.
C'est pour ça qu'un vetting sérieux ne se limite pas à « t'as des références ? ». Il demande : comment ça s'est passé concrètement ? Est-ce qu'il y a eu des moments de flottement ? Est-ce que les limites posées avant ont été respectées tout au long de la session ? Est-ce que tu rejouerais avec cette personne sans hésitation ?
La nuance est dans les silences et les hésitations, pas dans la réponse finale.
Le vetting raté, les rumeurs ignorées, les références complaisantes — tout ça dit quelque chose sur notre communauté qu'on n'a pas forcément envie d'entendre.
Ça dit qu'on privilégie la cohésion sociale à la sécurité réelle. Qu'on a peur du conflit, de l'exclusion, de passer pour celui qui « crée des histoires ». Qu'on préfère croire que les gens sont fondamentalement bons plutôt que de regarder en face ce que les faits nous montrent.
C'est humain. C'est compréhensible. Et c'est dangereux.
Parce que les personnes qui souffrent de ce laxisme collectif, ce sont les plus vulnérables. Les novices qui ne savent pas encore lire les signaux d'alarme. Les soumis qui ont besoin de croire que la communauté les protège. Ceux qui ont fait confiance à un processus qui n'en était pas vraiment un.
On ne refait pas le monde avec un article.
Mais on peut déjà faire quelques choses simples :
Quand on vous demande une référence sur quelqu'un, soyez honnête. Si c'était « globalement ok mais avec des réserves », dites-le. C'est ça, une vraie référence.
Quand une rumeur vous parvient, ne l'ignorez pas mais ne la propagez pas non plus aveuglément. Creusez. Cherchez la source. Évaluez le pattern.
Quand vous faites du vetting, posez des vraies questions. Pas « c'est comment comme personne ? » mais « est-ce que tu rejouerais avec lui sans hésiter, et pourquoi ? »
Et si quelqu'un ne passe pas votre vetting, assumez de le dire. Sans avoir besoin de le justifier à l'infini. Non, c'est non.
Le vetting n'est pas une formalité administrative. C'est l'acte fondateur de la confiance dans notre communauté. Autant le faire sérieusement.
Bien sûr, tout ça c'est plus facile à écrire qu'à vivre. Dans la vraie vie, les gens sont complexes, les situations grises, et les certitudes rares.
Mais la complexité ne peut pas être une excuse pour ne rien faire.
Notre communauté mérite mieux que des processus de façade qui donnent l'illusion de la sécurité sans en offrir la substance. Et les personnes qui y cherchent un espace de confiance méritent qu'on prenne ça au sérieux.
Même quand c'est inconfortable. Surtout quand c'est inconfortable.
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