Le général Héraclius prend le pouvoir à Constantinople le 3 octobre 610 dans une période très critique de l'Empire romain d'Orient. La capitale elle-même est menacée au nord par les Avars, des Barbares qui ont traversé le Danube, et à l'est par les Perses sassanides qui occupent la Syrie, la Palestine et l'Égypte.
Il ne venait pas de la cour. Son père, exarque d'Afrique à Carthage, avait cessé d'envoyer le blé vers Constantinople pour protester contre le règne de Phocas — un usurpateur qui avait fait massacrer l'empereur Maurice et ses fils huit ans plus tôt, et dont le règne fut marqué par les atrocités et l'incompétence. Le fils partit avec une flotte. Il arriva en libérateur.
Le redressement ne fut pas immédiat. En 614, les Perses prennent Jérusalem et emportent ce qu'ils croient être la Vraie Croix. En 619, ils occupent l'Égypte, grenier de l'empire. Pendant douze ans, Héraclius encaisse, achète la paix avec les Avars, reconstruit une armée et attend son heure.
Elle vient en 622. Le lendemain de Pâques, il quitte Constantinople à la tête de ses troupes — chose devenue rare pour un empereur — en laissant son jeune fils comme régent, sous la garde du patriarche Serge et du patrice Bonus. La même année, à l'autre bout du monde connu, Mahomet quitte La Mecque pour Médine. C'est l'Hégire.
Pendant qu'Héraclius campe en Arménie et en Mésopotamie, ses ennemis s'entendent. En juin 626, une coalition d'Avars, de Perses et de Slaves — quelque quatre-vingt mille hommes selon les sources byzantines — met le siège devant Constantinople.
L'empereur choisit de ne pas rentrer. Il n'envoie que des renforts symboliques et laisse la défense au patriarche Serge et au patrice Bonus. Serge fait défiler la population le long des remparts en brandissant une icône de la Vierge. La flotte byzantine coule les barques avares qui devaient faire traverser le détroit aux Perses. En août, le siège est levé.
Décembre 627 : Héraclius écrase l'armée perse près de Ninive et marche sur Ctésiphon. La défaite provoque une révolution de palais — Khosro II est renversé par son propre fils, emprisonné, et meurt en février 628. Son successeur rend les provinces conquises et la Vraie Croix.
Le 14 septembre 628, Héraclius rentre à Constantinople par la Porte d'Or, la relique exposée sur un char tiré par quatre éléphants. En mars 630, il la rapporte lui-même à Jérusalem. Il est au sommet de sa gloire.
C'est aussi sous son règne que l'Empire romain d'Orient devient l'Empire byzantin — qualificatif dérivé de l'ancien nom grec de la capitale. Héraclius renonce au titre latin d'imperator pour celui de basileus, par lequel les Grecs désignaient le Grand Roi des Perses. Le grec remplace le latin comme langue de l'État.
Dix-huit ans de guerre avaient épuisé les deux empires. En 634, les armées arabes, unies par une foi nouvelle, entrent en Syrie. En août 636, l'armée byzantine est anéantie sur le Yarmouk. Jérusalem tombe en 638, l'Égypte entre 639 et 642.
Héraclius fait embarquer discrètement la Vraie Croix pour Constantinople avant l'arrivée des Arabes, puis se retire en Anatolie. Il meurt en février 641, ayant vu s'effondrer en cinq ans ce qu'il avait mis dix-huit ans à reconquérir. Son avènement et l'Hégire marquent la fin véritable de l'Antiquité et l'entrée dans le Moyen Âge.
Héraclius — figure du chef qui redresse l'impossible avant d'être dépassé par l'histoire — évoque cette tension que l'on connaît bien à l'Antre des Vices : tenir, transformer, et accepter que certaines forces nous dépassent.
Il y a aussi cette leçon-là : il a gagné en ne rentrant pas. Quand sa capitale était assiégée, il a tenu son cap plutôt que de céder à l'urgence. On construit peu de choses durables en réagissant à ce qui presse.