Par le traité des Pyrénées du 7 novembre 1659, signé sur l'île des Faisans, à la frontière franco-espagnole, la France met fin à deux siècles d'hostilités avec l'Espagne des Habsbourg. Ce traité, habilement négocié par le cardinal Mazarin, consacre la prédominance française en Europe.
Il ne fut pas conclu en un jour : vingt-quatre conférences furent nécessaires entre le 13 août et le 7 novembre 1659, face à face entre Mazarin et don Luis de Haro, premier ministre de Philippe IV. Cent vingt-quatre articles, et la frontière des Pyrénées fixée pour les siècles suivants.
Le nom n'a rien d'ornithologique. Il viendrait de facerie, terme désignant les accords passés entre les communautés riveraines des deux rives — leurs représentants étaient appelés les « faisans ». On l'appelle aussi île de la Conférence, en souvenir de 1659.
C'est un mouchoir de poche : moins de 7 000 m², aucun habitant, six mètres d'altitude. Et pourtant l'un des lieux les plus singuliers d'Europe — le plus petit condominium au monde, administré six mois par la France et six mois par l'Espagne, dans une alternance ininterrompue depuis 1659. Le seul, aussi, confié à des marines : les deux « vice-rois » sont le commandant de la station navale de la Bidassoa et son homologue espagnol.
Bien avant le traité, ce banc de sable servait déjà de terrain neutre. On y remettait ce que deux royaumes ennemis ne pouvaient se remettre ailleurs.
Mars 1526. François Ier, fait prisonnier par Charles Quint à Pavie, est échangé au milieu du fleuve contre ses deux fils aînés, livrés en otages. Les enfants ne rentreront que quatre ans plus tard, contre une rançon de 1 200 000 écus d'or.
9 novembre 1615. Deux fiancées royales se croisent sur l'île. Anne d'Autriche, quatorze ans, fille de Philippe III, part épouser Louis XIII. Élisabeth de France, treize ans, fille d'Henri IV, part épouser le futur Philippe IV. Chacune quitte sa langue, sa cour et son nom. Rubens en tirera un tableau.
Janvier 1722. Le plus troublant. Marie-Anne-Victoire d'Espagne, trois ans, promise à Louis XV qui en a onze, croise Louise-Élisabeth d'Orléans, douze ans, promise au prince des Asturies. Sur chaque rive, un pavillon avait été bâti pour que les deux cortèges assistent à la remise sans en perdre un détail. Quand les alliances se retourneront, l'infante sera renvoyée chez elle à sept ans.
Ces cérémonies portent un nom : les livraisons de la Bidassoa. Chantal Thomas en a tiré un roman, Marc Dugain un film.
Le mariage entre Louis XIV et l'infante Marie-Thérèse, prévu par le traité, allait sceller diplomatiquement cette paix. Les 6 et 7 juin 1660, les deux souverains se rencontrent en personne sur l'île — chose devenue rare entre monarques régnants. Anne d'Autriche, mère de Louis XIV, y revoit son frère Philippe IV après quarante-cinq ans de séparation.
Le pavillon espagnol avait été décoré par Diego Velázquez, alors âgé de soixante ans. Il mourut deux mois après la cérémonie. Le mariage fut célébré à Saint-Jean-de-Luz, ouvrant l'ère du Roi-Soleil.
Une stèle commémorative fut élevée sur l'île en 1861 par Napoléon III et la reine Isabelle II. C'est tout ce qui reste aujourd'hui, au milieu de la végétation : l'île ne se visite pas.
L'île des Faisans — territoire neutre, espace hors du temps ordinaire, lieu où deux puissances déposent leurs armes pour négocier — ressemble à ce que représente l'Antre des Vices : un espace à part, suspendu, où les règles du monde extérieur s'effacent le temps d'une rencontre.
Et cette île n'appartient à personne en propre. Elle change de main tous les six mois, sans que rien n'y change. C'est peut-être ça, un lieu neutre : un endroit dont la seule fonction est d'accueillir ce qui ne peut se faire ailleurs.