Le 20 mars 1811 naissait aux Tuileries Napoléon François Charles Joseph Bonaparte, fils de Napoléon Ier et de Marie-Louise d'Autriche. L'accouchement fut difficile : l'enfant se présentait par les pieds.
Le docteur Dubois demanda à l'Empereur qui sauver en cas de danger, la mère ou l'enfant. « Allons donc, ne perdez pas la tête : sauvez la mère, ne pensez qu'à la mère », répondit Napoléon, pâle comme la mort.
L'enfant vint au monde aux fers, à neuf heures quinze, et resta près de sept minutes sans donner signe de vie. Frictions, serviettes chaudes, quelques gouttes d'eau-de-vie : il finit par respirer. « Nous avons un gros garçon ! Mais il s'est fait joliment tirer l'oreille, par exemple… », lança l'Empereur à son valet de chambre.
Cet enfant valait un traité. Par sa mère, il était de sang Habsbourg — arrière-petit-neveu de Marie-Antoinette — et scellait l'alliance avec l'Autriche. Napoléon espérait qu'un empereur d'Autriche n'attaquerait jamais le futur royaume de son propre petit-fils.
Titré roi de Rome dès sa naissance, il portait aussi un message au pape Pie VII, alors prisonnier de l'Empereur : la ville sainte n'était plus que le chef-lieu de l'un des cent trente départements de l'Empire.
Joséphine, répudiée un an plus tôt, écrivit ce jour-là à son ex-époux : « Mon sacrifice n'aura pas été inutile. »
Vingt et un coups étaient prévus pour une fille, cent un pour un garçon. Dès le vingt-deuxième, Paris comprit et laissa éclater sa joie. Les cloches sonnèrent du matin au soir, le bourdon de Notre-Dame en tête.
Le baptême officiel eut lieu en juin à Notre-Dame, devant plus de sept mille invités. Napoléon embrassa trois fois son fils, puis l'éleva très haut tandis que le chef des hérauts criait par trois fois : « Vive le roi de Rome ! » Il envisageait même de lui bâtir un palais sur la colline de Chaillot.
Trois ans plus tard, l'enfant quittait la France. Après Waterloo, Napoléon abdiqua en sa faveur : le gouvernement provisoire fit comme si de rien n'était, et les chambres refusèrent de proclamer ce garçon de quatre ans retenu à Vienne. Il restera celui qui a « régné » vingt jours, du 22 juin au 7 juillet 1815, sans jamais l'avoir su.
Élevé sous le nom de duc de Reichstadt, tenu à l'écart du pouvoir par son grand-père autrichien et par Metternich, il mourut de tuberculose le 22 juillet 1832 au palais de Schönbrunn, à vingt et un ans, sans alliance ni postérité.
Le surnom lui fut donné après sa mort. En 1835, Victor Hugo publie dans Les Chants du crépuscule un poème, Napoléon II, où apparaît l'image du fils de l'Aigle. On y trouve ces vers, sur le père brandissant l'héritier de ses trônes :
L'avenir ! l'avenir ! l'avenir est à moi !
Non, l'avenir n'est à personne !
Sire, l'avenir est à Dieu !
Mais c'est Edmond Rostand qui fixa le nom durablement, avec son drame en six actes L'Aiglon, créé le 15 mars 1900 au théâtre Sarah-Bernhardt — la tragédienne tenait le rôle-titre, travestie pour l'occasion. Ce fut un triomphe comparable à celui de Cyrano de Bergerac, trois ans plus tôt.
Un dernier détail, bien plus tard : ses cendres furent transférées aux Invalides, auprès de celles de son père, le 15 décembre 1940 — à l'initiative de Hitler, qui croyait ainsi s'attirer les bonnes grâces de l'opinion française.
L'Aiglon — figure de la promesse inaccomplie, de la grandeur héritée mais entravée — évoque ce que l'Antre des Vices offre à sa manière : un espace où l'on peut enfin déposer les contraintes du monde extérieur et s'autoriser à exister pleinement, sans entrave.
Il y a aussi cette leçon dans les vers de Hugo : on peut brandir un enfant au-dessus des couronnes et décider de son destin — l'avenir n'appartient toujours à personne. Ce qu'on est vraiment ne se décrète pas de l'extérieur.