Charles Gravier, comte de Vergennes, est l'un des plus grands diplomates que la France ait connus. Secrétaire d'État aux Affaires étrangères de Louis XVI depuis 1774, il poursuit avec constance un seul objectif : restaurer la puissance française après l'humiliation du traité de Paris de 1763, qui avait coûté au royaume le Canada, la Louisiane et l'essentiel des Indes.
L'historien Albert Sorel le décrira comme « le plus sage ministre que la France eût rencontré depuis longtemps ».
Au Conseil, Vergennes est isolé. Sartine, secrétaire d'État à la Marine, juge qu'il vaut mieux laisser les Insurgents servir d'abcès de fixation à l'Angleterre. Turgot, aux Finances, considère qu'une guerre serait « le plus grand des malheurs » et rendrait impossibles les réformes dont le royaume a besoin.
Vergennes attend son heure. Depuis 1775, il laisse Beaumarchais organiser des envois d'armes clandestins vers l'Amérique, via une société-écran installée à Paris. Il évite soigneusement toute rencontre officielle avec les commissaires américains : un simple traité de commerce déclencherait la guerre avant que la marine française ne soit prête.
Le 17 octobre 1777, une armée anglaise capitule à Saratoga. La nouvelle parvient à Paris en décembre : les Insurgents peuvent gagner. Vergennes obtient enfin gain de cause — et redoute désormais l'inverse, qu'une paix se conclue entre Londres et ses colonies sans la France.
Les négociations s'ouvrent le 8 janvier 1778 et s'achèvent le 27. Moins de trois semaines pour un basculement que Vergennes préparait depuis quatre ans.
Contrairement à ce qu'on imagine, rien ne se passe à Versailles. Le vendredi soir 6 février 1778, les textes définitifs sont signés dans l'appartement de Silas Deane, au deuxième étage de l'hôtel de Coislin, sur l'actuelle place de la Concorde.
Benjamin Franklin arrive de son cottage de Passy. Deane et Arthur Lee l'attendent avec Conrad Alexandre Gérard, qui signe pour la France. Les quatre hommes comparent page à page le texte anglais et le texte français.
Ils paraphent trois documents : un traité d'amitié et de commerce, rendu public ; un traité d'alliance militaire, qui devait rester secret jusqu'à la rupture avec Londres ; et un acte séparé invitant l'Espagne à rejoindre l'alliance — Vergennes avait appris deux jours plus tôt qu'elle s'y refusait pour l'instant.
La France reconnaît officiellement les États-Unis d'Amérique — la première nation à le faire — et entre en guerre. Reçu à la Cour le 20 mars, Franklin s'entend dire par Louis XVI qu'il est fort aise de sa conduite depuis son arrivée dans le royaume.
La flotte française, les volontaires de La Fayette et le corps expéditionnaire de Rochambeau permettront la victoire décisive de Yorktown, le 19 octobre 1781. Vergennes signera lui-même le traité de Versailles qui consacre l'indépendance américaine, le 3 septembre 1783.
Mais Turgot avait vu juste sur un point : l'effort financier acheva de ruiner le royaume, et cette dette est à l'origine de la convocation des états généraux, dix ans plus tard. Vergennes meurt le 13 février 1787, deux ans avant, sans voir s'effondrer le monde qu'il avait contribué à façonner.
Vergennes incarne l'art de la négociation patiente et calculée — celui qui sait que les rapports de force ne s'imposent pas par la brutalité mais par la subtilité. À l'Antre des Vices, on sait aussi que les alliances les plus durables se construisent dans la confiance et la précision des engagements pris.
Et il y a autre chose : trois documents signés le même soir, dont deux que personne ne devait lire. Ce qui se négocie discrètement n'engage pas moins que ce qui s'affiche — souvent davantage.