Le 17 avril 1492, dans le camp militaire de Santa Fe de la Vega, non loin de Grenade à peine reconquise, Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon signent avec Christophe Colomb un document d'une portée inouïe.
Le lieu lui-même n'a que deux ans. Santa Fe fut bâtie en dur, en forme de croix, après qu'un incendie eut ravagé le camp de siège des armées catholiques devant Grenade. La ville était tombée le 2 janvier ; le contrat est signé trois mois et demi plus tard, dans une Espagne qui vient de refermer huit siècles de Reconquista et cherche déjà ailleurs.
Colomb cherche depuis des années un mécène pour son projet d'atteindre l'Asie par l'ouest. Le roi du Portugal a refusé en 1484, la cour de Castille en 1486, le roi d'Angleterre en 1491.
Les experts convoqués par Isabelle jugent ses calculs de distance absurdes — et ils ont raison : Colomb sous-estime gravement la circonférence de la Terre. Ce n'est pas la science qui le sauve, c'est l'arithmétique du risque. Des courtisans convainquent les souverains qu'ils perdront peu en cas d'échec et gagneront énormément en cas de succès.
Il faudra l'intervention personnelle de Luis de Santángel, trésorier d'Aragon et l'un des hommes les plus riches du royaume, qui propose de financer lui-même une bonne part de l'expédition. On rappelle Colomb à la dernière minute : selon la tradition, il était déjà sur sa mule, en route pour le monastère de La Rábida.
Les termes sont extraordinairement favorables. Colomb obtient le titre d'amiral de la mer Océane — un titre de noblesse héréditaire en Castille —, ceux de vice-roi et de gouverneur général sur toutes les terres qu'il découvrirait, le droit de se faire appeler « don », celui de porter les armes, la charge de juge de tous les litiges commerciaux des futures colonies.
Et surtout : le dixième de toutes les richesses tirées de l'entreprise. Le tout transmissible à ses héritiers, à perpétuité.
Le premier voyage partira de Palos de la Frontera le 3 août suivant. Le 12 octobre 1492, Colomb pose le pied aux Bahamas.
En 1500, gouverneur calamiteux d'Hispaniola, Colomb est arrêté et renvoyé en Espagne enchaîné. Isabelle ordonne sa libération, mais lui retire ses titres de vice-roi et de gouverneur. Il mourra en 1506 en réclamant encore ses droits.
Ses héritiers reprendront le combat. Les pleitos colombinos — les procès colombins — opposeront la famille à la Couronne d'Espagne de 1508 à 1563. Un demi-siècle de procédure pour faire appliquer un contrat signé par deux souverains.
L'original a disparu. La plus ancienne copie connue figure dans les registres de la chancellerie d'Aragon, inscrits au registre Mémoire du monde de l'UNESCO depuis 2009.
Santa Fe — le lieu du contrat impossible, du pari sur l'inconnu, du document qui lie deux parties à une aventure dont nul ne peut mesurer les conséquences. À l'Antre des Vices, on sait aussi que les meilleurs moments commencent souvent par un accord que l'on scelle dans la confiance, avant de plonger ensemble dans ce qui vient.
Mais Santa Fe rappelle aussi l'inverse. Ce contrat, signé par deux souverains, gravé dans les registres royaux, n'a jamais été respecté — et cinquante-cinq ans de procès n'y ont rien changé. Un accord ne vaut jamais par le papier. Il vaut par ce que les deux parties ont décidé d'en faire.