Wulfran fut archevêque de Sens — l'un des sièges les plus prestigieux du royaume franc. Il aurait pu s'y installer durablement, exercer sa charge avec les honneurs qui lui revenaient et gouverner son diocèse depuis les palais épiscopaux.
Il ne le garda que deux ans et demi. Puis il céda son archevêché à un successeur, se retira à l'abbaye de Fontenelle pour y prendre l'habit de simple moine, et s'embarqua pour la Frise — ce territoire de marais et de brumes au nord de l'Empire, peuplé de païens.
Son nom vient du germanique wulf et hramm : le loup et le corbeau. Deux bêtes de bataille, pour un homme qui passa sa vie à renoncer aux batailles.
Fils d'un officier de l'armée de Dagobert puis de Clovis II, il fut élevé à la cour. À la mort de son père, il quitta ce monde-là, vendit ses biens au profit des pauvres et légua ses terres à l'abbaye de Fontenelle.
En Frise, il s'opposa frontalement aux sacrifices humains, qui faisaient partie des rituels locaux. La tradition rapporte qu'il sauva un homme resté pendu deux heures au gibet — la corde rompit et le condamné, trouvé vivant, lui fut remis ; il devint moine à Fontenelle.
Il aurait également arraché à la noyade deux enfants que l'on s'apprêtait à offrir aux idoles. Ces récits ont fait de lui, des siècles durant, le patron des marins, des femmes en couches et des jeunes enfants.
Le roi frison Radbod avait fini par accepter le baptême. Il avait déjà un pied dans la cuve quand il demanda à Wulfran où se trouvaient ses ancêtres dans l'autre monde.
Wulfran répondit ce qu'il devait répondre : que l'enfer est le lot de ceux qui meurent dans l'idolâtrie.
Radbod retira son pied. Il préférait, dit-il, rejoindre le plus grand nombre. Wulfran perdit le roi — mais il avait déjà baptisé son fils.
Il revint achever ses jours à Fontenelle, en Normandie, et mourut un 20 mars — les sources hésitent entre 703 et 720. Sa vie fut écrite onze ans plus tard par le moine Jonas de Fontenelle : tout ce qu'on sait de lui vient de là.
Ses reliques reposent à Abbeville, dont la collégiale porte son nom. Un de ses bras partit jusqu'en Angleterre, à l'abbaye de Croyland. L'Église le célèbre le 20 mars.
Wulfran — celui qui renonce au confort du pouvoir établi pour aller là où personne ne l'attend, là où les codes sont différents et les rituels inconnus. À l'Antre des Vices, on comprend le goût pour les territoires qui n'appartiennent pas à la carte ordinaire du monde.
Et puis il y a Radbod, un pied dans l'eau, qui pose une dernière question et fait demi-tour. Personne ne l'a forcé à entrer, personne ne l'a retenu de sortir. On peut trouver ça dommage. On peut aussi trouver que c'est exactement comme ça que ça doit se passer.