Le 25 juin 841, Charles le Chauve et Louis le Germanique battent leur frère aîné, Lothaire, à Fontenoy-en-Puisaye, dans l'actuelle Bourgogne.
Leur grand-père était Charlemagne. Leur père, Louis le Pieux, est mort l'année précédente en laissant un empire indivisible en théorie, et trois fils bien décidés à ne pas l'entendre ainsi. Lothaire, l'aîné, revendique la totalité. Les deux cadets s'allient contre lui.
La bataille fut d'une violence rare. L'aristocratie franque y laissa une part considérable de ses forces, et les chroniqueurs de l'époque en parlent avec effroi plutôt qu'avec fierté : on venait de s'entretuer entre chrétiens, entre Francs, entre frères.
Un guerrier nommé Angelbert, qui combattit ce jour-là, en tira un poème maudissant cette journée. C'est l'un des rares témoignages médiévaux où un vainqueur écrit que sa victoire ne valait rien.
Le 14 février 842, à Strasbourg, les deux vainqueurs scellent leur alliance par un serment public devant leurs armées.
Et ils font quelque chose d'extraordinaire : chacun prête serment dans la langue des troupes de son frère. Charles jure en tudesque, Louis en roman. Puis les soldats jurent à leur tour, chacun dans la sienne.
Ces Serments de Strasbourg sont le plus ancien texte connu en langue romane — l'acte de naissance écrit du français. Il est né d'une exigence simple : que celui qui reçoit l'engagement comprenne exactement ce qu'on lui promet.
En août 843, le traité de Verdun partage l'empire en trois. Charles reçoit l'ouest, Louis l'est, Lothaire une longue bande centrale allant de la mer du Nord à l'Italie.
De la part de Charles naîtra la France. De celle de Louis, l'Allemagne. Celle de Lothaire, la Lotharingie, se disloquera — et ses marges seront disputées pendant onze siècles.
Fontenoy — le jour où l'on gagne quelque chose qu'on aurait préféré ne pas avoir à gagner, et où la victoire coûte plus cher que la querelle.
Mais ce qui reste de cette histoire, ce n'est pas la bataille : ce sont les serments qui l'ont suivie. Deux hommes qui, pour s'engager l'un envers l'autre, prennent la peine de parler chacun la langue de celui d'en face. À l'Antre des Vices, on ne dit pas autre chose : un engagement ne vaut que si l'autre a compris, dans ses mots à lui, ce à quoi il consent.