Diriger sans dominer : le rôle d'organisateur

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Diriger sans dominer : ce qu'on ne dit jamais sur le rôle d'organisateur

Tenir un lieu, organiser un évènement, animer une communauté BDSM, tout le monde pense savoir ce que ça implique. Accueillir, sourire, arbitrer deux ou trois conflits, remplir un buffet.

Personne ne parle de l'autre partie. Celle où on te confie, sans l'avoir vraiment demandé, un pouvoir sur des gens que tu ne connais pas toujours, dans un contexte où les conséquences d'une mauvaise décision ne sont pas symboliques. L'autre partie aussi, où tu retiens tes mots sur les réseaux pour ne pas faire trop "tache" et rester clean. Qui décide qui peut venir. Qui décide qui ne revient plus. Qui tranche quand deux versions d'un même soir se contredisent, sans caméra, sans témoin fiable, juste deux personnes qui ne racontent pas la même histoire.

Ce pouvoir-là, personne ne le brigue vraiment au départ. Il arrive avec le rôle, qu'on le veuille ou non !

À l'Antre Des Vices, il n'y a pas de sélection sur les rumeurs et autres. Tant que la personne n'a pas eu de souci à l'Antre, il n'y a pas de raison de lui en refuser l'accès. C'est ma méthode, c'est ma façon de voir les choses. Est-elle bonne ? Est-elle meilleure ou pire qu'une autre ? Personne ne le sait, car toutes les situations sont différentes, et de toute façon un videur de boîte de nuit et un organisateur BDSM ne gèrent pas le même genre de pouvoir. L'un gère de l'alcool, de l'agressivité, des débordements physiques, quelque chose de visible. L'autre gère de la confiance, de la vulnérabilité consentie, des dynamiques de pouvoir que les gens sont venus chercher exprès, et la ligne entre "ce qui a été négocié" et "ce qui a dérapé" ne se voit jamais de l'extérieur.

On ne juge pas un coup de poing. On juge une intention, un ressenti, une limite peut-être franchie ou peut-être pas, racontée après coup par des gens qui n'étaient même pas dans le même état d'esprit au moment des faits. Et personne ne te forme à ça. S'il y avait une formation, ça ferait longtemps que je l'aurais faite. Et ne me dites pas "si, il y a des formations", premiers secours, études de groupe, etc, ce n'est pas la même chose.

On apprend sur le tas. On se plante. Et se planter, ici, ça ne coûte pas juste un client mécontent qui va voir ailleurs. Ça peut abîmer durablement la confiance de quelqu'un envers tout un milieu. Ou détruire la réputation d'une personne innocente.

La solitude de la décision

Ces décisions-là, on les prend seul. Pas parce qu'il n'y a personne autour, il y a toujours quelqu'un pour donner son avis, pour savoir ce qu'il "faudrait" faire. Seul au moment de trancher.

Refuser l'accès à quelqu'un qui n'a objectivement rien fait de mal mais dont la présence générale met tout le monde mal à l'aise, avec ce sentiment d'être à la fois juge et accusé d'arbitraire. Ou garder quelqu'un malgré une rumeur non confirmée, parce qu'on ne condamne pas sur ouï-dire, avec le risque de passer pour complice si la rumeur finit par se confirmer. Et cette solitude ne s'arrête pas quand la décision est prise, elle continue dans le temps. On croise, des mois plus tard, des années plus tard, la personne qu'on a écartée. Ou les proches de celle qu'on a protégée en écartant quelqu'un d'autre.

Une communauté a de la mémoire, et elle est longue.

Il y a aussi ce paradoxe qu'on ne dit jamais : l'organisateur n'est jamais totalement neutre, puisqu'il a lui-même intérêt à ce que son lieu, son évènement, sa communauté continuent d'exister et de bien tourner. Trancher pour la vérité peut parfois coûter cher à ce qu'on a construit. Et il y a des fois où il vaut mieux perdre des participants pour gagner en sérénité, et en avoir plus ensuite. Il n'y a pas de bonne réponse universelle, juste des décisions prises avec l'information qu'on a, au moment où on l'a.

On voudrait que l'organisateur soit un grand frère protecteur, doux, présent partout, qui voit tout et corrige tout avant que ça dérape. Joli mythe. Complètement faux.

Un organisateur ne peut pas être derrière chaque personne à chaque instant, pas par mauvaise volonté, par simple contrainte physique. Un espace avec du monde dedans, ça ne se surveille pas comme un aquarium. Et même si l'organisateur n'est pas seul pour "surveiller", ça veut dire qu'il faut un staff de confiance absolue, qui soit dans l'idéal un clone de l'organisateur, et ça, ça n'existe quasiment jamais. Ce qu'un organisateur peut vraiment faire, c'est poser un cadre, être disponible quand on vient le voir, trancher honnêtement quand un signalement arrive. Le reste appartient à la responsabilité individuelle de chacun. Nous sommes des adultes responsables, pas des enfants de maternelle, mais encore une fois c'est ma vision des choses et elle n'engage que moi.

Confondre "organisateur" avec "garant absolu de la sécurité de tous en toutes circonstances", ça mène soit à vouloir tout contrôler jusqu'à étouffer l'ambiance qu'on voulait protéger (un espace où chacun se sent surveillé plutôt que libre, ce n'est plus un espace BDSM, c'est un dispositif de contrôle), soit à craquer sous la pression d'un rôle impossible à tenir. Et là on abandonne. Ou on se durcit, jusqu'à devenir exactement ce qu'on voulait éviter au départ, froid, distant, méfiant par défaut.

La gratitude ne s'exprime presque jamais. Le ressentiment, lui, s'exprime toujours. Les centaines de soirées qui se passent bien, personne ne vient remercier l'organisateur pour ça, c'était attendu. Mais la seule fois où on a dit non à quelqu'un, celle-là, la personne s'en souvient. Et elle la raconte. Un organisateur construit sa réputation sur des centaines de décisions invisibles, et la voit parfois se fissurer sur une poignée de décisions visibles et contestées.

Un cadre clair, posé à l'avance, connu de tous, pas improvisé au moment où le problème surgit. Des règles qui s'appliquent pareil à tout le monde, habitués compris, amis compris, soi-même compris.

C'est aussi pour ça que je préfère, quand un groupe veut ses propres règles, qu'il privatise le domaine : le cadre est le sien, et l'organisateur, ce jour-là, c'est lui.

J'ai déjà dû le dire quelque part, mais à l'Antre Des Vices, chaque personne qui vient est stockée dans une petite case de ma mémoire. Si tout se passe bien, j'efface la case, je ne vais pas m'encombrer la mémoire pour rien. Mais s'il y a un problème à l'Antre, ailleurs ce n'est pas mon souci, je n'y suis pas, je ne peux pas avoir de vision sur le pourquoi et le comment, je mets à jour cette petite case. Et avant que la case soit verrouillée, j'ai un petit bip qui me dit : va avertir telle personne que sa case fait bip, que ce n'est qu'un avertissement, que la prochaine fois il n'y aura plus de prochaine fois. Et s'il y a une prochaine fois, la case est verrouillée, inaccessible en écriture, et donc l'Antre devient inaccessible à cette personne.

Est-ce bien ? Est-ce la solution ? Je n'en sais rien. La seule chose que je sais, c'est que c'est ma solution, qu'elle me permet de ne pas être trop vindicatif, d'être tolérant mais pas stupide. La cohérence dans le temps compte plus que la sévérité ponctuelle, une règle appliquée avec constance même imparfaite inspire davantage confiance qu'une règle parfaite appliquée au gré des sympathies du moment. C'est là que se niche le vrai piège du favoritisme, pas dans une malveillance consciente, dans la tentation toute bête d'être plus indulgent avec quelqu'un qu'on apprécie et plus sévère avec quelqu'un qu'on connaît moins.

Chaque décision qui protège quelqu'un en dérange potentiellement un autre. Vouloir plaire à tout le monde, c'est le plus sûr moyen de ne protéger personne correctement, parce qu'on finit par trancher en fonction de qui crie le plus fort, pas en fonction de ce qui est juste.

Diriger un espace BDSM, ce n'est pas dominer une communauté. C'est trancher, seul, dans le doute, avec la certitude qu'on aura tort au moins une fois. Et continuer quand même.