Le 13 mars 1569, dans la plaine de Jarnac en Charente, les armées catholiques du duc d'Anjou — le futur Henri III — écrasent les forces huguenotes du prince de Condé. La bataille est brève et décisive.
L'arrière-garde protestante, conduite par Coligny, est défaite par surprise. Condé tente de la secourir avec trois cents cavaliers. Trop tard. Blessé, il se jette malgré tout dans la mêlée, puis, contraint à la reddition, relève sa visière et tend son épée à un gentilhomme catholique.
C'est alors que Joseph de Montesquiou, capitaine des gardes du duc d'Anjou, lui tire un coup de pistolet dans la tête à bout portant. À cette mort par traîtrise s'ajoute la profanation : la dépouille de ce prince de sang est juchée sur une ânesse et renvoyée ainsi aux protestants. Il avait trente-huit ans.
Se trouvaient aussi dans les rangs huguenots, ce jour-là, Jeanne d'Albret et son fils Henri de Navarre — le futur Henri IV.
Mais le nom de Jarnac porte une autre mémoire, plus ancienne et plus singulière. Tout commence par une rumeur de cour, lancée par le Dauphin : Guy Chabot, baron de Jarnac, aurait été l'amant de la seconde épouse de François Ier.
François de Vivonne, seigneur de La Châtaigneraie — un colosse dont le père disait que s'il allait en enfer, il en chasserait les diables — accable publiquement Jarnac d'insultes. Le roi refuse le duel, y voyant des querelles de femmes jalouses.
À la mort de François Ier en mars 1547, tout change. Diane de Poitiers, maîtresse du nouveau roi, veut humilier la duchesse d'Étampes, belle-sœur de Jarnac. Le duel devient une affaire d'État : La Châtaigneraie sera son champion, Chabot celui de sa rivale. Henri II l'autorise.
Le duel a lieu non pas à Jarnac, mais dans un champ clos devant le château de Saint-Germain-en-Laye, en présence du roi et de toute la cour. C'est le dernier duel judiciaire autorisé en France — le dernier « jugement de Dieu ».
N'ayant rien à perdre face au meilleur bretteur du royaume, Jarnac a pris dans l'intervalle des leçons auprès d'un maître d'armes italien, qui lui a enseigné un coup de revers alors inconnu.
Après quelques passes à toute outrance, La Châtaigneraie avance la jambe droite un peu trop. Jarnac lui atteint le jarret, puis frappe une seconde fois au même endroit et tranche le muscle. Le colosse s'effondre. Vainqueur, Jarnac refuse de l'achever et le « donne » au roi.
Les juges déclarent la botte parfaitement régulière. La Châtaigneraie, humilié, arrachera ses pansements et mourra dans la nuit.
L'expression « coup de Jarnac » entre aussitôt dans la langue — et désigne d'abord une habileté : un coup imprévu, décisif, et parfaitement loyal.
Il faudra attendre la fin du XVIIIe siècle et le Dictionnaire de Trévoux pour qu'elle bascule vers son sens actuel : la manœuvre traîtresse et déloyale. Deux siècles ont suffi à transformer une victoire régulière en synonyme de perfidie.
Les historiens sont d'ailleurs partagés sur son origine même. Pour les uns, elle vient du duel de 1547. Pour les autres, c'est le coup de pistolet de Montesquiou, en 1569, qui l'a fait naître — et la déloyauté serait alors dans le mot dès le départ.
Jarnac — lieu de deux retournements de situation, de deux coups qui changent le cours des choses. L'imprévisible est aussi une forme de maîtrise. À l'Antre des Vices, on sait que ce qui se joue entre deux personnes n'appartient qu'à elles, et que le moment où tout bascule peut prendre mille formes.
Une rumeur au départ, une réputation renversée à l'arrivée : Jarnac a gagné loyalement devant le roi et la cour entière, et la postérité a fait de son nom un synonyme de coup bas. Et l'histoire n'a même pas tranché entre les deux Jarnac : le duel loyal ou le coup de pistolet. Ce qu'on dit de vous finit toujours par peser plus lourd que ce que vous avez fait — un sujet que je connais bien.